Article du CARE
Aidant(e)s, l’autre dette française
Ils sont 11 millions. Ils partagent nos vies, nos emplois, nos familles. Ils travaillent, tout en s’occupant d’un proche. Ils sont souvent isolés, épuisés, sidérés. Ils ne savent plus ce que signifie se reposer, s’arrêter. Ils inventent, se réinventent. Ils construisent des savoirs. Ils vivent pour deux, parfois pour trois. Ils anticipent, coordonnent, se battent face au handicap, à la dépendance, à la maladie. Ils s’oublient.
Ils sont au milieu d’un océan agité. Ils gardent le cap. Ils tiennent bon. Ils sauvent leur proche. Ils nous sauvent. Mais qui les sauve ?
Ils sont les aidant(e)s.
La première puissance invisible du pays
Au nombre de 11 millions en France, les aidant(e)s constituent la première puissance invisible du pays. Chaque jour, ils consacrent plusieurs heures à l’accompagnement d’un proche en situation de handicap, atteint d’une maladie chronique ou en perte d’autonomie.
Non-professionnels, ils interviennent de manière fréquente et régulière pour accomplir les actes essentiels de la vie quotidienne. Ils assurent un volume considérable de tâches : soins, vigilance permanente, démarches administratives, gestion domestique, coordination des acteurs, anticipation des risques. Parce qu’ils aiment, ils prennent tout en charge. Ils font tout. Ils sont tout.
Dans cet engagement total, les aidant(e)s endossent successivement et souvent simultanément les rôles d’assistant social, d’infirmier, de psychologue ou d’auxiliaire de vie. Ils exercent gratuitement, sans formation initiale, plusieurs métiers à la fois.
Des co-producteurs du soin
À force d’accompagner, d’observer et d’expérimenter, les aidant(e)s développent des compétences fines. Ils deviennent les interlocuteurs privilégiés du monde médical. Ils acquièrent des gestes, construisent un langage, développent une expertise du quotidien. Ils produisent du savoir.
Les travaux de recherche, notamment ceux d’Adrienne Jaquier, Beat Sottas et Sarah Brügger, montrent que les aidant(e)s sont de véritables co-producteurs du soin, travaillant aux côtés des professionnels de santé. Ils compensent les pénuries de personnel, les postes vacants, les métiers en tension.
Cette situation n’est ni accidentelle ni transitoire, mais s’inscrit dans une stratégie de long terme. Elle est le produit de choix politiques successifs, opérés depuis plusieurs années, qui ont intégré l’aidance comme une ressource mobilisable, sans en assumer pleinement les conséquences humaines, sociales et économiques.
Une économie sur le dos des aidant(e)s
Ce travail massif reste pourtant non rémunéré. Près de 90 % des aidant(e)s ne perçoivent aucune contrepartie financière. Beaucoup ne se reconnaissent pas comme aidant(e)s. Et beaucoup d’autres ignorent que ce statut ouvre des droits. Cette méconnaissance n’est pas individuelle : elle est structurelle et repose sur un manque de communication et de sensibilisation publiques.
Les aidant(e)s permettent pourtant des économies considérables. Leur contribution représenterait un gain économique estimé à environ 11 milliards d’euros par an. Ils constituent un rempart contre la dérive des dépenses publiques. Dans un contexte de crise de l’hôpital public et du secteur médico-social, ils absorbent la pression, préviennent la submersion, retardent l’effondrement de notre système de santé. Mais à quel prix ?
L’État a fait le choix implicite de cette organisation : faire reposer l’équilibre du système sur l’engagement privé, familial et gratuit, plutôt que d’investir massivement dans une offre professionnelle suffisante. Une offre qui permettrait aux aidant(e)s d’accompagner, sans s’épuiser.
Les coûts cachés de l’aidance
Cette économie a un coût, et il est humain.
Être aidant(e), c’est porter une charge mentale et émotionnelle lourde. C’est vivre dans une vigilance permanente. C’est penser à tout. C’est anticiper sans cesse. C’est être deux en un. Ce rôle conduit à l’anxiété chronique, l’épuisement, l’isolement, parfois la précarisation. Et leur corps leur fait savoir.
Malgré le développement de dispositifs de soutien, de services d’aide et de structures de répit depuis 2008 et le travail acharné des métiers de soin et d’accompagnement, les politiques publiques restent fragmentées, insuffisantes et souvent inadaptées aux réalités vécues. Elles accompagnent les aidant(e)s pour qu’ils continuent d’aider, mais rarement pour qu’ils puissent le faire sans s’épuiser.
Ce choix retarde l’implosion sans la prévenir. Le jour où les aidant(e)s ne pourront plus, ce n’est pas seulement une crise sociale qui émergera, mais un effondrement d’un pan entier de notre système de santé. Et, les économies réalisées aujourd’hui seront les dépenses publiques de demain.
Changer de regard, changer de modèle
Le rôle du décideur public est désormais clair : prendre soin des aidant(e)s. Les reconnaître comme des acteurs pivots du soin, et non comme une simple variable d’ajustement.
Cela suppose une reconnaissance sociale, économique et politique réelle. Cela suppose de construire une stratégie cohérente, de donner un statut clair aux aidant(e)s, ouvrant des droits à la hauteur de leur engagement.
Cela suppose aussi de financer une aide professionnelle pour tous, c’est-à-dire investir de l’argent public pour remplacer une partie du travail gratuit aujourd’hui assumé par les aidant(e)s. C’est accepter que la solidarité nationale prenne le relais là où la solidarité familiale est à bout de souffle. L’aide publique ne peut plus intervenir en dernier recours.
C’est également soutenir durablement les associations qui s’affairent sur le terrain et pallient les carences de l’action publique. Donner de la cohérence aux politiques de soutien aux aidant(e)s implique aussi de renforcer significativement les dispositifs existants au niveau communal, départemental et régional, aujourd’hui fragilisés par la baisse continue des enveloppes budgétaires. Acteurs en première ligne, ils exercent pourtant un travail essentiel d’accueil, d’information, d’orientation et de suivi.
Au sein de notre système de protection sociale, la place des aidant(e)s doit s’élargir, se structurer, se consolider. En lien avec la création de la branche autonomie de la Sécurité sociale, c’est une véritable politique publique de l’autonomie qui doit être pleinement pensée et concrétisée avec eux.
Une dette collective
Reconnaître les aidant(e)s, c’est assumer une responsabilité collective. C’est reconnaître une dette sociale accumulée par des décennies de politiques publiques reposant sur l’invisibilisation du travail du care.
Si nous voulons bâtir une société du bien vieillir, de l’autonomie et de la solidarité, il faut rendre ce que l’on doit à celles et ceux qui tiennent debout notre système à bout de bras.
Nous serons tous aidant(e)s.
Rien à CARE ?
On s’en occupe.
